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Hugo (16 Septembre
1989)
Guadeloupe
Ayant connu plusieurs
expériences cycloniques, dont un qui a touché directement la Guadeloupe,
le tristement célèbre Hugo, je tâcherai de relater comment je l'ai
vécu.
«Hugo la bête», «Hugo
le monstre», voici comment on appelle encore l'un des plus violents
ouragans du XXème siècle. Voici son histoire. Hugo était au départ
une forte dépression née au Sud-Est des îles du Cap Vert le 8 Septembre
1989, un vendredi. Elle stagna durant deux jour et commença à se
renforcer. Elle commença à se déplacer plein Ouest, puis passa au
stade de tempête tropicale le 11 à 12h. Dès ce moment, le NHC
de Miami le prit au sérieux car c'était une masse organisée, avançant
à 25 km/h sur des eaux chaudes, donc favorables à un développement
cyclonique. Sa motion laissait présager quelque chose de puissant,
et les premières prévisions annonçaient son passage au voisinage
des Petites Antilles. Son renforcement continua rapidement et elle
passa au stade d'ouragan le 13 à 12h.
A ce moment, la station
de Météo France du
Raizet prit encore plus au sérieux le phénomène, car il semblait
se diriger vers la Guadeloupe. Tout de suite les autorités furent
mises au courant, surtout l'Education Nationale, car la rentrée
scolaire venait d'avoir lieu. On annonçait déjà son passage pour
le week-end. Le cyclone ralentit légèrement et passa vite à la catégorie
2, puis 3. Le jeudi le message avait fait effet de traînée de poudre,
et la population commença à se ruer vers les supermarchés. Au lycée
de Baimbridge, on parlait de fermeture pour le lendemain. De son
côté, le PC Orsec fut réuni, pour vérifier l'état des troupes et
préparer l'événement. Mais personne n'y croyait vraiment; tant de
fois nous avions été mis en alerte sans que le cyclone ne daigne
venir chez nous. De plus, on en était à la troisième alerte no.1
depuis Juin. Non, nous sommes un pays béni, il ne viendra pas, ce
sont des rumeurs.
Hugo ne l'entendait
pas de cette oreille, et son énorme oeil de 40 km de diamètre lorgnait
sérieusement notre archipel, entraînant autour de lui des vents
de plus de 280 km/h, soit la catégorie 4. Le 15 à midi, alors que
toute la population s'affairait a ses préparatifs, l'alerte no.1
fut déclenchée, et les établissements scolaires furent fermés. Ayant
eu l'information depuis le mercredi, j'ai commencé à imaginer ce
que pouvait être ce monstre que l'on décrivait comme un monstre.
En rentrant du lycée, j'ai tout de suite fait un rapide tour de
la maison familiale pour ramasser les divers objets qui traînaient
çà et là. La télévision pirate Canal 10 diffusait un message météo
en direct du Weather
Channel, aux Etats-Unis. RFO et RCI
ressassaient inlassablement les consignes d'alerte. La menace était
précise, Hugo devait passer de samedi à dimanche. Les premiers coups
de marteaux résonnaient autour de chez nous.
La journée du samedi
fut à préparer l'arrivée du cyclone, démontant les antennes de télé
et nettoyant les alentours. L'après-midi fut d'un calme exceptionnel.
Pas une brise, pas un nuage, pas un insecte, pas un oiseau, pas
un bruit, si ce n'est celui sourd des marteaux pour sceller les
fenêtres, et celui craquant du scotch pour solidifier les baies
vitrées. L'alerte no.2 fut déclenchée à 15h, mais l'interdiction
de circuler était repoussée à 18h. A la télé, les images montraient
la lente avancée de la masse. A quelques kilomètres de nos côtes,
Hugo, dont les vents dépassaient les 260 km/h, s'arrêta brusquement.
Il semblait observer les victimes, avant d'en choisir une. Il se
remit à se déplacer vers le Nord-Ouest, direction la Guadeloupe.
Il s'arrêta de nouveau, puis repartit vers l'Ouest pour la Martinique.
Puis Ouest-Nord-Ouest vers la Dominique. Et finalement il prit sa
trajectoire finale Nord-Ouest, se dirigeant vers la Désirade. Une
houle énorme déferlait sur toute la côte Atlantique, avec des vagues
de 5 à 6 m. Les premiers vents commencent à souffler à 18h30, puis
atteignent Saint François à 19h.
Rapidement l'intensité
augmente et on atteint la force tempête dès 20h. Les vents atteignent
déjà 120 km/h. A Baie Mahault, alors qu'on entend à la radio des
témoignages de gens affolés, ce ne sont que des pluies fortes et
quelques rafales. Mais à 22h, tout a changé; les éléments se déchaînent.
Les arbres sont ballottés dans tous les sens, quelques branches
tombent, des feuilles et des objets divers sont transportés par
le vent qui atteint près de 190 km/h. Alors que nous sommes sur
RCI, quelqu'un appelle pour dire que les émissions de RFO sont interrompues;
vérification faite, mis à part RCI
on ne reçoit plus rien. Tout autour de la maison, de multiples bruits
sinistres se font entendre; ce ne sont que des grognements sourds,
des hurlements lugubres et des craquements de bois. Il n'y a ni
courant électrique, ni téléphone, ni eau. Nous nous éclairons avec
des lampes de poche ou des lanternes. Un regard par les persiennes
me permet de me rendre compte de la situation à l'extérieur, une
vision de cauchemar: les clous qui fixent le toit du garage s'arrachent
un à un, laissant échapper les feuilles de tôle.
Mon père m'appelle
à son secours au salon. Je cours le rejoindre, croyant avoir affaire
à une ouverture à colmater; en fait c'est pire. Je le retrouve à
pousser désespérément le divan contre la grande baie vitrée, protégée
de plaques d'aluminium antivol et anticyclone. Je l'aide donc, mais
à mon grand effroi, le vent qui souffle dehors nous repousse des
quelques centimètres péniblement gagnés, s'appuyant sur les plaques
de protection et gonflant les baies vitrées, les arrondissant dangereusement.
On aurait dit une armée à l'assaut de la maison, tentant de forcer
l'entrée. A son tour ma mère m'appelle à l'autre bout de la maison.
L'eau entre dans la maison par la fenêtre! Contrairement aux inondations
auxquelles je pensais, c'est le vent qui projetait de la pluie par
l'interstice entre la fenêtre et son cadre, à l'horizontale! Quelques
gouttes m'arrivent au visage, que je goutte par mégarde: l'eau est
salée, c'est de l'eau de mer! En moins de 5 minutes nous remplissons
7 seaux. Impuissants, un craquement nous arrête. Le garage vient
de s'envoler. Puis vers 1h25, brusquement, le vent tombe d'un coup.
C'est l'oeil!
Mon père et moi nous
sortons pour essayer de reconnaître le quartier. La plupart des
arbres ont perdu leurs feuilles, ou carrément leurs branches. Des
feuilles de tôle et des câbles jonchent le sol, ainsi que les objets
les plus insolites: un portail que je crois reconnaître, un lampadaire,
des outils de jardinage. On ne peut se rendre compte vraiment du
carnage dans la pénombre. Un coup d'oeil chez les voisins, tout
semble aller bien. Nous rentrons rapidement pour attendre la suite.
Elle ne tarde pas, et à 1h50, aussi subitement qu'il était tombé,
le vent recommence à souffler encore plus violemment qu'auparavant.
A ce moment, baissant les bras et impuissant devant le déchaînement
des éléments je vais me coucher, à l'abri dans le couloir.
Au petit matin, je
me réveille. Les vents sont encore présents, mais bien moins intensément.
Avec ma mère, alors que le soleil vient à peine de se lever, nous
ouvrons la porte. Un cauchemar! Je n'avais jamais rien vu de pareil.
Le paysage était méconnaissable. Les arbres n'avait ni feuilles,
ni branches. Nous n'avions plus de garage. Des centaines de feuilles
jonchaient le sol. Chez le voisin d'en face, un toit avait atterri
sur leur citronnier, à 5m à peine de la maison. Je connais ce toit
mais je ne le reconnais pas. Un rapide tour de la maison me permet
de savoir d'où il vient. C'est notre galerie qui s'est envolée.
L'immense arbre du voyageur, majestueux, s'était affalé dans la
piscine. Un morceau de toiture s'était écrasé contre la maison.
Celui d'un autre voisin. Nous retrouvons le garage derrière la maison.
Il n'y a plus de câbles électriques et téléphoniques. Tout le quartier
a été défiguré, et je ne suis pas encore au bout de mes surprises.
Après avoir mis un
peu d'ordre dans la maison, ma mère, mes soeurs et moi partons vers
Saint François où nous avions une maison de vacances. Au fil de
la route nous nous rendions compte de l'étendue du carnage. Peu
de toits en tôle du bourg de Baie Mahault avaient résisté, si ce
n'était la maison toute entière. Partout, partout la même vision,
seules les habitations les plus solides avaient tenu. Les arbres
étaient tordus, déchiquetés. Aux Abymes, nous rapprochions de la
zone la plus atteinte, et plus nous avancions, plus la route devenait
impraticable. A un moment, nous dûmes même pénétrer chez un particulier,
à Morne-à-l'Eau, car la route était encore coupée par des arbres
et des éboulis. Le boulevard du Moule, faisant face à la mer, avait
été emporté en partie par la furie des vagues, et la houle était
encore forte près de huit heures après la fin du cyclone.
L'angoisse montait
encore plus dans la voiture quand nous voyions certaines maisons
en dur détruites ou carrément rasées. Sur la route de Saint François,
les rares câbles encore fixés étaient entrelacés, comme minutieusement
emmêlés par une main invisible; des poteaux en bois ou en béton
étaient brisés ou arrachés. A notre arrivée à Saint François, quelle
ne fut pas notre surprise de retrouver la maison quasiment intacte,
mis à part deux feuilles de tôle soulevées par le vent. Après quelques
minutes, il fallait rentrer et nous prîmes la direction de Sainte
Anne. Peu d'habitations étaient encore debout. Sur le boulevard
G. Mandel, un voilier avait traversé la route et démoli une maison.
Tous ces dégâts nous faisaient pitié vu ceux que nous avions subi.
De retour à Belcourt, je me rendis chez des voisins, afin de m'informer
de leur situation. De tout le groupe d'amis dont je faisais partie,
un seul avait à déplorer des dégradations graves à sa maison - son
toit avait été emporté - et tous avaient perdu une bonne partie
de leurs arbres fruitiers.
Petit
à petit, les médias qui fonctionnaient encore donnaient des estimations
des pertes matérielles et en vies humaines. Trois noms sonnaient à
mes oreilles: «centaines de millions». C'était beaucoup comme valeur,
mais peu pour réparer. On déplorait également 5 victimes, puis 13
quelques jours après. Rapidement l'aide et la solidarité se firent
sentir, non seulement celle de la Martinique et de la France métropolitaine,
mais aussi celle entre guadeloupéens. Car nul ne pouvait s'en
sortir tout seul! Pendant quelques mois, l'archipel fut couvert
de bâches
et de tentes, habitats provisoires qui se transformèrent peu à peu
en quasi définitif. Après deux ans, la Guadeloupe reprit un aspect
plus civilisé, et la vie repartit dans une somnolence et une insouciance
dont nous dûmes sortir en 1995.
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